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mercredi, 10 novembre 2021

Dr Couitchéré Line (responsable de l’unité d’oncologie pédiatrique du Chu de Treichville) : « En période de rupture de médicaments, c’est vraiment difficile pour le patient et le personnel »

Onchologue Pédiatre au Centre Hospitalier Universitaire (CHU) de Treichville et Maitre-Assistant,  Dr COUITCHERE Line est spécialiste des cancers de l’enfant. Dans cette interview, elle énumère les types de cancers de l’enfant auxquels elle est généralement confrontée, ainsi que les difficultés rencontrées dans son service. Par ailleurs,  elle invite les parents à un diagnostic précoce, car dit-elle, la plupart des cancers  de l’enfant peuvent se guérir s’ils sont diagnostiqués tôt.  Aussi, pour une prise en charge optimale des malades, elle  appelle  les organismes à venir en aide à  l’unité d’oncologie pédiatrique   qui a urgemment besoin de médicaments anticancéreux. Sinon, il  y a des  craintes pour 2022.

Depuis  quand existe l’unité d’Oncologie  pédiatrique du  Centre Hospitalier Universitaire (CHU)  de Treichville ?

Le service existe officiellement depuis mil neuf cent quatre-vingt-quinze (1995). C’est à cette date que Feux Pr Andoh et Plo ont décidé de délimiter l’espace  géographique dans l’enceinte du service de pédiatrie pour prendre en charge les enfants malades du cancer. Sinon,  le service pédiatrie du CHU accueille depuis très longtemps, les enfants malades du cancer. 

Combien de spécialistes  compte le service de cancérologie pédiatrique ?

Nous sommes cinq (5). Et donc,  nous souhaitons qu’on appuie la formation qui peut se faire à Rabat au Maroc. Elle  dure une année et concerne les pédiatres exerçant au service oncologie pédiatrique. 

Combien de malades accueillez-vous par jour ?

Notre capacité d’accueil est de quatorze (14) lits d’hospitalisation soit six chambres doubles et deux chambres individuelles.

 Hormis Abidjan, quelle autre ville de la Côte d’Ivoire dispose d’une unité d’oncologie pédiatrique ?

 Il  y a Bouaké qui va démarrer cette activité .Il y a un médecin formé  mais le problème de médicament est crucial. Donc, ils n’y vont pas à fond parce qu’ils n’ont pas la chance d’avoir un partenaire comme nous.

Qu’est-ce qu’un cancer ?

Le cancer englobe un groupe de maladies se caractérisant par la multiplication et la propagation anarchiques de cellules anormales. Si les cellules cancéreuses ne sont pas éliminées, l'évolution de la maladie va mener plus ou moins rapidement au décès de la personne touchée.

Quels sont les différents types de cancers de l’enfant auxquels vous êtes généralement confrontés ?

Nous recevons des enfants qui présentent  tous les  types de cancers. Si on veut les citer par ordre de fréquence c’est-à-dire du plus fréquent au moins fréquent, le lymphome de Burkitt  arrive en tête. C’est un cancer du sang mais qui se manifeste  sous forme de tumeur qui peut être située à n’importe quel endroit de l’organisme. Mais,  il a deux localisations préférentielles ; la mâchoire et l’abdomen (le ventre).  Il représente 37% des cancers qu’on reçoit ici.  Le deuxième qui vient après, c’est le rétinoblastome. C’est un cancer  de l’œil qui se voit chez l’enfant de 0 à 4  ans. Il représente 11%  des cancers qu’on reçoit ici.  Le troisième c’est le néphroblastome. C’est un cancer du rein qui représente 10% des cancers qu’on reçoit ici. Après, on a les leucémies, les cancers des os, les cancers du foie et d’autres types de cancers qu’on appelle les tumeurs germinales.

 Quels sont les signes apparents qui peuvent alerter les parents ?

 Selon le type de cancer, les signes d’appel diffèrent. Un parent  qui constate que son enfant a par exemple un ganglion cervical qui persiste après trois (3)  semaines, voire il augmente de volume sans raison apparente après  une prescription, cela doit être un signe d’alarme. Même si l’enfant court, saute, mange et dort correctement,  la persistance de ce ganglion doit pousser à faire des examens pour comprendre ce qui se passe. On a  aussi un ventre qui se met à augmenter de volume. Souvent ce qui se passe,  c’est  que les gens vont dans les centres de santé et on fait un déparasitage .Mais après  un premier  puis un deuxième déparasitage, si le ventre continue d’augmenter de volume, il faut s’inquiéter. Pour les leucémies, la plupart des enfants que nous recevons,  quand ils n’ont pas été diagnostiqués en périphérie, ils viennent  souvent pour un paludisme de forme  grave anémique. Ils  ont une fièvre et une  anémie.  A l’examen du sang, si le médecin ne prête pas attention aux résultats de  la numération formule sanguine,  pour voir qu’il y a des anomalies qui ne s’expliquent pas dans  le cas d’un paludisme et ensuite chercher à faire  des examens plus poussés,  ça passe  inaperçu. Des fois, les enfants arrivent, on diagnostique un paludisme forme grave anémique. Mais s’il tombe sur un médecin qui prête attention aux résultats de la numération formule sanguine, il va dire que ce n’est pas normal qu’on le transfuse comme ça. Dans le cas du rétinoblastome, le signe le plus fréquent, c’est un œil qui brille dans le noir. On parle d’œil de chat. En tout cas,  les manifestations sont variées.

Peut-on guérir le cancer de l’enfant ?

Pour le rétinoblastome,  c’est un cancer dont on peut guérir facilement comme la plupart des cancers de l’enfant d’ailleurs. Mais, il faut toujours diagnostiquer précocement.

Comment se fait la prise en charge des malades ?  

Quand les malades parviennent aux structures spécifiques de prise en charge,  la première étape c’est d’établir le diagnostic s’il n’est pas encore fait  et ensuite on passe au traitement. Mais, le traitement du cancer de l’enfant n’est pas encore subventionné  par l’Etat de Côte d’Ivoire.  Mais je suis sûre que c’est l’une des préoccupations de l’Etat  qui a signé une initiative de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) qui dit que d’ici  à 2030, on doit pouvoir guérir plus de 70% des cancers de l’enfant. Actuellement,  on a le soutien de l’Etat mais aussi  l’apport de certaines organisations. Il y en a qui se sont inscrites dans les dons en médicaments anticancéreux  mais ce  sont des organisations internationales qui nous accompagnent depuis 2004. Aujourd’hui, elles veulent redéfinir l’aide qu’elles peuvent nous apporter  en excluant  bien entendu les médicaments  anticancéreux   et laisser cet aspect de la prise en charge à l’Etat. L’appui de ces organisations se fait aussi  à travers la formation. Localement, il n’y a pas de possibilité de  formation. Or, c’est quand vous êtes formés que vous pouvez prendre  en charge de façon optimale les patients. J’ai pu bénéficier d’une formation  grâce justement à l’appui de ces organisations qui m’ont montré  la voie, les  structures d’accueil, les écoles de formation et comment obtenir un financement. 

Quels sont les freins pour une prise en charge optimale des malades ?

Il n’y a pas mal de freins. Le premier, c’est  l’ignorance de la population  et la méconnaissance des signes du cancer  de l’enfant par le personnel de soins. Ajouté à l’ignorance, il y a aussi les problèmes financiers des parents qui font qu’ils ne consultent pas précocement. Donc,  les enfants arrivent à des stades avancés où leur pronostic n’est pas bon, où les chances de guérison sont vraiment moindres.  C’est l’un des premiers obstacles à la prise en charge. Et donc ça plombe un peu le taux de guérison. Deuxième obstacle, c’est la non subvention du traitement favorisant un taux d’abandon de traitement de l’ordre de 23%. Parmi ces malades, il y en a qui abandonnent déjà à l’étape du bilan initial .Le  bilan pour établir le diagnostic a un coût qui varie selon les cancers.  Il peut  aller de l’ordre de  trente mille francs (30000 FCFA) pour une leucémie  jusqu’à  deux cent mille  (200000Fcfa) pour une pathologie plus grave voire  trois cent mille francs  (300000F) à quatre cent mille  francs ( 400 000 Fcfa)  pour une tumeur osseuse où on va vous demander une IRM et un scanner du thorax. A l’étape donc du bilan initial, il y a des parents qui abandonnent parce qu’ils sont financièrement essoufflés. Quand les médicaments sont disponibles, ils sont remis aux enfants gratuitement  sans frais. Le donateur ne peut donner plus qu’il ne peut et donc nous connaissons des ruptures de stocks de médicaments anticancéreux. En  période de rupture de médicaments, c’est vraiment difficile pour le patient et le personnel. Parce qu’il y a des enfants chez qui  on a commencé le traitement  et qui évolue très bien et  puis  d’un coup, on est en rupture de médicament .Le parent ne pouvant  pas faire face,   c’est un traitement qui est du coup suspendu avec le risque de rechute et donc  d’échec au bout du compte. Deux ou trois personnes qui abandonnent le traitement équivalent à 23%  d’échec.

En tant que responsable de l’unité d’oncologie pédiatrique du CHU de Treichville, quelles sont les difficultés qui sont les vôtres ?

Dans le cadre de la prise en charge de ces cancers-là, nous praticiens rencontrons  des  problèmes liés   à l’insuffisance des  plateaux techniques des laboratoires  qui nous limitent un peu dans l’établissement du diagnostic de certains cancers. On  peut demander un examen classique de pathologie et puis  la réponse  nous revient en disant qu’il faut un complément d’examen.  On fait donc partir le prélèvement en Europe, avec les coûts que cela engendre.  Dans le cas des leucémies,  on fait  certains examens ici, mais il y a des examens plus poussés  comme la cytogénétique et  l’immunophéno-typage qu’on ne peut pas faire localement. En plus, la prise en charge d’une leucémie nécessite un environnement particulier qu’on n’a pas. Il faut donc un secteur particulier avec des chambres d’isolement  pour pouvoir  prendre en charge les leucémies.  Actuellement, on a des chambres classiques qu’on a nommé chambres  d’isolement mais en réalité, elles ne sont pas adaptées.  Après,  il y a tous les problèmes liés à la disponibilité des produits sanguins  (sang et  les plaquettes). Pour rappel, dans le sang, il y a trois types de cellules. Les  globules blancs dont le rôle est de protéger l’organisme contre les infections, les globules rouges qui donnent la couleur rouge du sang ; leur rôle c’est la respiration des tissus, ils captent l’oxygène et le distribuent aux tissus   et  les plaquettes dont le rôle est de prévenir ou arrêter un saignement quand on se blesse.  La leucémie est diagnostiquée sur la base de la numération. On est confronté aussi à ces problèmes. Mais avec certains médecins de la banque de sang, on est en train de redéfinir les choses, voir comment anticiper,  planifier de façon à pouvoir obtenir les produits  sanguins dont a besoin au moment opportun.     

  Face à ces problèmes sus-cités, que  préconisez-vous?

L’urgence aujourd’hui, c’est d’avoir des médicaments parce que j’ai des appréhensions pour 2022 puisque le  principal  donateur dit qu’il va  lever le pied. Le programme national de lutte contre le cancer nous accompagne mais nous avons discuté avec la Nouvelle Pharmacie de la Santé Publique (NPSP),  la centrale d’achat de médicaments qui pourrait nous accompagner si d’aventure  on a un fonds.  Elle pourrait acheter les médicaments et les mettre à  notre disposition sans marge. Mais cela doit se faire à travers le programme national de lutte contre le cancer.  Ensuite,  j’ai soulevé les problèmes d’abandon des traitements, des  retards diagnostics. On a commencé depuis 2015 ce qu’on appelle  un programme de diagnostic précoce  où on sensibilise  la population sur les signes du cancer de l’enfant. Et puis  on forme  aussi les médecins à la reconnaissance de ces signes. On crée des liens avec  ces médecins-là  de sorte que  quand  ils suspectent un cancer, ils puissent joindre  un  médecin de l’unité pour échanger,  voir ce qu’il y a lieu de faire et organiser la référence. Je souhaite donc qu’un partenaire puisse nous appuyer dans la formation pour qu’on puisse faire cette activité. On a commencé en 2015, mais trois ans après quand on a fait l’évaluation, on n’a pu toucher que 2% de l’effectif des médecins   de la Fonction Publique. Ça ne représente pas grand-chose. Pour que ça prenne vraiment, il faut toucher le maximum de personnes. Egalement, la hotte que nous a offert notre principal partenaire  n’est plus adapté et même notre salle de chimiothérapie aussi. On a fait avec ce qu’on avait. Il nous  faut donc de l’espace.  Nous avons aussi besoin d’ordinateurs, d’imprimantes et tout le  matériel qui va avec parce que pour le traitement, ce sont des fiches pré-faites qu’il  faut remplir à l’écran une fois les doses déterminées puis les  imprimer. Parce qu’on n’a pas d’ordinateur, d’imprimante et tout le matériel qui va avec, on a un logiciel de prescription qu’on n’arrive pas à utiliser.  Par ailleurs, dans le cadre de la lutte contre les abandons de traitement, les organisations  qui nous accompagnent avaient mis en place une maison d’accueil, destinée aux enfants qui n’ont pas de possibilité de logement  sur Abidjan. Certains arrivent,  ils commencent un traitement et quand ils retournent,  entre deux traitements, ils ne peuvent pas revenir parce que le transport  est coûteux. Donc  le transport vient réduire un peu l’enveloppe du traitement  de ces  parents. Et donc une maison a été mise en place mais  c’est une location. Et une solution pérenne serait mieux d’autant  plus qu’il y a un des partenaires qui s’est désengagé et donc il ne reste plus que deux partenaires. Mais le deuxième trépigne un  pied en disant que s’il pouvait avoir un local réhabilité, le coût de la location pourrait être reversé à l’aide aux  enfants en matière de médicaments.              

Pour terminer, quel message pourriez-vous lancer aux parents et aux partenaires ?  

Aux  parents, je leur dirai que le cancer de l’enfant n’est pas une fatalité .La  plupart des cancers des  enfants peuvent se soigner et se guérir. Mais, devant tout  signe présenté par leur enfant qu’ils ne comprennent pas et qui persiste, je leur propose de ne pas  aller au-delà de quatre (4) semaines. Il faut qu’ils consultent un médecin. Même s’ils ont déjà fait une consultation et qu’on leur a prescrit des médicaments qui n’ont pas eu d’effet, il faut qu’ils revoient le médecin .Qu’ils n’oublient  pas qu’ils ont aussi des droits. S’ils ont revu le médecin et que leur enfant semble stagner au niveau de la structure de santé, ils peuvent  consulter directement au Centre hospitalier Universitaire (CHU) de Treichville pour des pathologies pareilles. Aux partenaires, je leur demande de nous aider à intensifier la lutte contre le cancer pour sauver la vie de ces enfants sans défense.

 Réalisée par Patricia Lyse

 

 

 

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